Sylvie

Il pleut des cordes, le chanteur a un pied dans le plâtre, mais ça n’empêche rien : les Foo Fighters font retentir des notes qui embrasent la foule sur les Plaines d’Abraham.

Dans le déluge, sur la pointe des pieds, chantant avec les autres :
l’entrepreneure, la femme d’affaires, l’avocate.
Sylvie.

« J’admire Dave Grohl. Y’aime vulgariser. Y fait des conférences, y parle de l’importance de s’assumer, de ne pas se prendre au sérieux. Y’a pas peur d’être humble pis de donner des conseils. »

Quand les dossiers sont fermés, les ordinateurs éteints, Sylvie lit, écrit, renforce sa culture générale et – dès qu’elle le peut –  plonge dans la chaleur d’un spectacle.

« J’adore les shows.
Ça rend le monde plus humain.
On est tous là avec un intérêt commun.
Les gens s’embarquent dans une vibe.
Pis quand tu sors de certains concerts – comme Xavier Rudd, je l’vois à chaque fois qu’y vient à Québec –, t’as le goût de donner des câlins à tout le monde! »

Ce n’est pas pour rien qu’elle exhibe un tatouage d’une note de musique sur le poignet. Mais elle a longtemps dû le cacher, de peur de ne pas être prise au sérieux.

« Les tattoos, dans le domaine juridique, c’est quelque chose.
On évolue dans un environnement très protocolaire – veston pis tout’.
Faque quand j’m’le suis fais faire, j’ai été m’acheter des grosses montres pis je les mettais dans mes meetings avec mes clients.
J’étais pas assumée.
Maintenant que j’en ai plusieurs, j’pense même pu à les cacher avec des manches longues. »


Avant de :
- diriger son propre cabinet d’avocats : Vigi services juridiques,
- être nominée comme Jeune personnalité d’affaires de la Jeune chambre de commerce de Québec,
- animer le Canada’s Podcast,
- publier deux livres, et
- être actionnaire d’entreprises québécoises,

Sylvie a fait une vente de garage.

« On est trois filles chez nous, j’suis la plus jeune. À une époque, j’ai rapatrié c’que mes sœurs voulaient vendre pis j’l’ai vendu pour elles. Mes parents étaient vraiment impressionnés par mon sens de l’initiative, mettons! »

Son père est entrepreneur, mais elle ne ressent pas nécessairement cette fibre se développer en elle. Son premier souhait : se produire sur les planches.

« Moi, j’voulais être comédienne.
J’trippais sur le théâtre. J’en faisais au secondaire.
Pis à un moment donné, j’ai écouté le film La jurée avec Demi Moore, pis là, j’ai fait “Crime, avocat, ç’a l’air cool. J’aimerais ça, être comédienne, mais faire un rôle d’avocate un jour! ”
De là, l’envie du droit est venue graduellement. »

L’idée s’enracine en elle lorsqu’un litige survient et met l’entreprise de son père à risque. Sylvie se scandalise devant l’iniquité alors qu’elle réalise que l’argent dicte l’accessibilité à la justice.

« Mon père était pas riche riche ni pauvre pauvre. Mais quand est venue la poursuite, y’avait pas d’argent pour payer un avocat. J’en r’venais pas que mon père vive cette situation-là, pis qu’y soit pas capable de se défendre. »

« Ça m’avait vraiment touché, faque j’suis partie en droit avec l’idée d’aider les gens, d’être là pour eux. »

Au-delà de tout, Sylvie veut « se sentir utile ». Elle ne le sait pas encore, mais ce désir porte l’embryon de l’approche humaine, de la « démocratisation du droit » qui fera sa marque. Elle entre à l’école avec une fougue inextinguible.

Mais la course à la performance et la rigidité du milieu mettent sa volonté à l’épreuve.

« Jeune, je suis une leader, la vie est belle.
Mais quand j’arrive à l’université, j’tombe anxieuse, je fais des crises de panique.
Je découvre que j’suis agoraphobe. [J’ai peur de me sentir prise.]
Pendant presque dix ans dans ma vie – bac, barreau, stage, début d’avocat –, je dirais que j’étais pas vraiment moi-même.
J’suis rentrée avec l’idée d’aider les gens, mais j’me suis ramassée comme dans un train, pis y m’a entraînée loin avant que j’me rende compte que ce que je faisais me ressemblait pas. »

La force et la passion de Sylvie lui permettent malgré tout de tailler sa place. Elle se spécialise en droit des affaires et fait son stage dans le troisième cabinet en importance au Canada.

Une fois sur le marché du travail, elle se cherche encore.

« J’faisais à peu près un an par bureau pis c’est moi qui quittais le poste volontairement pour aller ailleurs.
Après ma dernière expérience comme employée, j’me disais “J’suis peut-être pas faite pour être avocate. Me semble que j’trouve pas mon compte, j’me tanne.”
Mon chum de l’époque m’a dit “T’as pas envie de t’essayer à ton compte?” »


« J’ai parti ça dans mon salon, toute seule. J’perdais pas grand-chose à l’essayer. »

De là va naître son cabinet de services juridiques. Elle veut y ramener le côté humain de la pratique.

« Quand j’me suis lancée à mon compte, j’me suis vraiment mise à tripper.
J’aime ça toucher à tout : le marketing, organiser des événements, mettre la main à la pâte, regarder mes projections financières.
Pis j’ai laissé parler ma personnalité tranquillement, pas vite. »

Tout de suite, elle se reprend : rien n’est magique, il lui a fallu mettre beaucoup de travail et d’énergie pour apprendre à afficher sa personnalité en affaires.

« J’suis pas arrivée en criant “J’suis Sylvie!”
Mais maintenant, j’suis très assumée.
Pis j’dis ça, pis dans 5 ans, j’vais probablement l’être plus. »

Son parcours s’est cependant buté à des préjugés dans le milieu.

« Mon embûche principale, ç’a été la crédibilité.
On entend souvent dans les bureaux : “Ah, telle personne est à son compte, ça doit être parce qu’est pas capable de s’trouver une job.”
Jusqu’à ce que j’aie des employé.e.s, j’ai dû travailler beaucoup pour casser cette image. J’suis à mon compte parce que ça me tente! »

« En ce moment, mon gros défi, c’est de me faire prendre au sérieux par des entreprises en croissance.
Des fois, j’souffre du syndrome de l’imposteur d’aller chercher les clients plus gros, même si j’sais que j’en suis capable.
Les hommes âgés plus vieux, des fois, y sont comme “T’es p’tite, t’es cute, mais…” »

Concernant les stigmates qui pourraient entourer le fait d’être une femme dans le monde des affaires, Sylvie est ambivalente sur la question.

« J’ai l’impression que l’autorité, c’est peut-être plus associé aux gars qu’aux filles.
Surtout que moi, j’ai l’air jeune.
Quand j’suis partie à mon compte, mon réflexe – que j’ai encore aujourd’hui – c’était de nommer mes années d’expérience. »

14 ans en droit, 11 ans à son compte. Un parcours admirable.

« Mais les gens aiment aussi le côté plus humain, plus empathique que j’dégage en tant que femme. »


Maintenant bien implantée dans le milieu de l’entrepreneuriat, Sylvie joue un rôle de premier plan qui l’amène à agir sur des associations et des entreprises.
Mais quand elle prononce le mot « pouvoir », on entend le mot « liberté ».

« J’ai besoin de me sentir libre de faire mes choix, mon horaire de travail, mes décisions, les rendez-vous que je prends.
Pour moi, le pouvoir, c’est de prendre mes propres décisions.
J’aime pas avoir du pouvoir sur les autres.
Mon mot d’ordre : veiller sur les gens. J’en ai fait ma mission de vie. »

Ce n’est pas pour rien que son cabinet se nomme “Vigi services juridiques”  : elle souhaite amener à bon port, naviguer à travers le risque pour guider chacune et chacun vers la clarté. Pour Sylvie, exercer son leadership, c’est ainsi apporter ses compétences au service des autres.

« Y’a aussi une notion d’influence dans le pouvoir.
Quand j’touche à quelque chose, je veux laisser ma marque, donner mes idées. »

Avec ses conseils, elle a fait grossir une compagnie de barbiers de deux à neuf succursales, elle a garanti la réussite de start-up et d’événements numériques à Québec, mais dès qu’elle sent que leur direction bifurque de la sienne, elle se retire en bons termes, les laissant fleurir à leur manière.

Encore une fois, cette nécessité d’être utile pour autrui. Avec humanité et sensibilité.


Aujourd’hui en pleine ascension, elle se projette dans l’avenir.

Elle continue d’allonger sa « bucket list » : devenir une dragon (« Tsé Dans l’œil du dragon. Ça vient de mon désir de mettre de l’avant mon volet mentore, conseillère »), animer des chroniques à la radio ou à la télévision (« En ce moment, j’suis animatrice pour un podcast, ça me permet de rencontrer plein d’entrepreneur.e.s accompli.e.s! ») et peut-être écrire un troisième livre qui – contrairement aux deux autres axés sur la vulgarisation du droit des affaires – plongerait davantage dans son vécu.

« J’ai donné une conférence où j’ai parlé pour la première fois de mon anxiété en public. Pis après, on est venu me voir pour me dire à quel point on s’y retrouvait. Ça m’a donné envie de faire un livre sur mon parcours, avec des astuces qui mixent réussite professionnelle pis élévation de soi. »

Au final, toutes ces ambitions sont une manière de continuer à s’épanouir, à éduquer celles et ceux qui voudraient suivre ses pas, et leur montrer qu’on peut « oser être soi-même ».

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