Jean-François

« Des fois on demande “C’est qui Jean-François?” Pis les gens répondent “C’est Monsieur Je-m’implique!” »

Il réajuste son veston, sourit sans y penser. Sur son trente-et-un avec chemise et chapeau assortis, il sait faire bonne impression. C’est un comédien de carrière et ça se devine dans sa prestance.

« J’suis avec Entr’actes depuis 2005. J’participe aux ateliers de création scénique et de performance artistique.
Depuis 2013, j’fais aussi partie de leur C.A. en tant qu’administrateur.
Pis j’siège dans le comité des participants en tant que représentant du C.A.
J’fais le pont entre mes collègues acteurs pis le conseil. »

Sur le site internet de l’organisme culturel Entr’actes, on peut lire que leur mission « est de développer, créer et diffuser un art unique, fait avec des personnes ayant des limitations fonctionnelles, en collaboration avec l’ensemble de la communauté. »

« Avant, moi aussi j’disais handicapé.e.
Mais je joue avec des trisomiques, des gens avec le syndrome d’Asperger.
Y’en a en fauteuil roulant, avec des ambulateurs. »

Il serre sa poigne autour de sa canne.

« “Personne vivant avec des limitations fonctionnelles”, c’est plus vaste.  »

De cette variété de vécus et de réalités émane un art riche, foisonnant, qui confronte comme il émeut. Ce n’est pas pour rien que la troupe fait le tour du Québec et se lie à différentes institutions de la capitale et en région.

Et qui dit théâtre à grand déploiement dit parfois vie de star.

« Y’a une année où on avait participé à l’aventure cinématographique Kinomada.
Entre octobre et mai, j’ai peut-être donné seize entrevues!
J’avais jamais, jamais vécu ça!
Pis y’a deux ans, à l’assemblée générale, y m’ont nommé porte-parole de la campagne de financement de la saison.
J’ai été surpris, je pensais que ç’allait être une assemblée ben ordinaire.
J’étais comme : “Ben merci de m’avoir prévenu!”
Ça m’a rendu fier. »

Il lève ses yeux, comme des projecteurs.


« J’ai appris ça sur le tas.
Le directeur artistique d’Entr’actes a vu que j’avais du potentiel, pis y m’a pris dans sa troupe.
À force de jouer, j’ai pu déployer mon talent inné pour faire des personnages. »

Après plus de seize ans dans le métier, Jean-François sait tout faire : improviser, interpréter, chanter. Il compte plusieurs productions professionnelles à son actif, telles que Le Petit Prince, Tu m’aimes-tu? (en tournée québécoise entre 2007 et 2009) et Hiéroglyphes (Carrefour international de théâtre de Québec en 2015).

En avril 2020, il aurait dû incarner Normand Bilodeau, un passionné d’astronomie qui souhaite s’élever vers l’espace après un drame, dans Ailleurs que maintenant. Jean-François a participé activement à l’élaboration de la pièce, se prêtant à différents exercices et expérimentations artistiques de groupe pour trouver le Normand qui sommeillait en lui.

« Au début, on y va sous forme d’improvisations pour donner le ton ou le sujet de la pièce au metteur en scène.
Pour Ailleurs que maintenant, on avait un leitmotiv de départ. Un “frame” de personnages. Pis nous les comédiens, on leur a donné une couleur, des manières… On les a habillés. Après ça, on a mis nos personnages dans toutes sortes de situations. Pis ça a créé de la matière pour l’écrire. »

La pandémie a évidemment forcé le report de la production à une date inconnue. Mais Jean-François garde une part de cette œuvre avec lui.

« Tout comme mon personnage dans Ailleurs que maintenant, j’me suis mis à écouter des émissions sur les planètes!
J’aime beaucoup Le Petit Astronome – c’est un Français vivant avec un syndrome d’Asperger en plus! C’est un excellent vulgarisateur.
Normand m’a donné le goût de m’intéresser à ça. C’est la première fois qu’un personnage déteint sur moi. »

Déteindre oui, et Jean-François prend sa voix d’aparté pour confier comment l’art a su lui donner de la force au quotidien.

« J’utilise certains traits de mes personnages pour naviguer dans la vie de tous les jours. Je dirais même que le théâtre m’a aidé à prendre confiance en moi. »

Il a su faire de sa passion un métier qui le fait grandir.


De toutes les répliques et virelangues qu’il a dû mémoriser pour monter sur les planches, une phrase continue de le suivre jusqu’en coulisses, hors du théâtre, chez lui.

« Dystrophie musculaire myotonique de Steinert. »

Il s’agit d’une maladie génétique dégénérative passée de génération (mère) en génération (fils) à raison d’une chance sur deux : « Mon frère et ma sœur ont été très chanceux, y l’ont pas eu. C’est tombé sur moi! »

Jean-François rit, sans amertume.

« Ça fragilise mon corps. Les muscles s’atrophient au fil du temps.
Disons que j’peux pas rester debout très longtemps.
En 2019, j’me suis cassé la cheville et le bas du tibia en tombant. C’était bête, en descendant d’un autobus du RTC. Juste un p’tit saut comme ça, pour rien, mais c’te fois-là, ç’a été fatal.
Le médecin physiologiste de la SAAQ m’a dit que j’aurais des séquelles permanentes. Ce qui fait que je peux pu sauter, je peux pu courir.
C’est pour ça que j’me déplace avec une canne. »

Bien qu’il ait toujours senti que quelque chose n’allait pas tout à fait (« Du moment que j’appliquais une force, mes doigts prenaient du temps avant de se rouvrir. »), il a dû attendre la majorité avant de savoir ce qu’il couvait.

« J’aurais pu me faire diagnostiquer plus jeune, mais mon père était pas d’accord.
Ma mère savait qu’y avait quelque chose qui allait pas.
À 18 ans, le docteur m’a mis des aiguilles dans les poignets pis y m’a dit “Ouais, c’est ça qu’t’as”. »

Mais toujours optimiste et bienveillant, Jean-François sait reconnaître les beaux côtés dans tout.

« C’est peut-être un peu drôle à dire, mais dans les autobus du RTC, des fois les gens vont m’offrir un siège pis ça me fait plaisir!
Ou le chauffeur va me garder la place en avant.
Quand ça arrive, je remercie infiniment ceux qui ont des attentions pour moi.
Des fois, y’a du monde moins courtois. Mais je m’en fâche pas, je fais plutôt mon possible pour que les gens qui me cèdent leur place sachent que ça me touche. »

Et à travers les visites chez le neurologue et la cardiologue, les victoires réchauffent.

« En cardiologie, ç’a été magnifique!
Elle a remarqué que mon cœur avait faibli un peu, mais rien de dramatique.
Alors elle m’a donné des pilules en prévention. Et – ça arrive très rarement, mais pour moi c’est arrivé – les pilules ont amélioré mon cœur! »

Comme quoi la magie peut aussi arriver derrière le rideau.

Lorsque les salles rouvriront et que les rideaux se relèveront, Jean-François sera des deux côtés : à attendre fébrilement les acteur.rice.s sur scène pour ensuite lui-même monter sur scène et s’élever jusqu’aux étoiles. D’ici là, il se souvient de lorsqu’il a vu Matéo et la suite du monde, du même auteur qu’Ailleurs que maintenant.

« J’ai reconnu le style à Jean-François Lessard!
Y’a un des comédiens de notre troupe qui faisait partie de la distribution  : Mathieu. C’est un bon comédien.
J’ai trouvé la pièce un peu déroutante. Mais quand je l’ai revue, j’ai allumé sur plusieurs choses! Y faut dire que Matéo, c’est noir, on voit les perturbations du personnage.
Ailleurs que maintenant, c’est dans le même style – avec des sauts dans le temps et tout – mais c’est plus joyeux. On reste dans le poétique pis l’humain. »

Jean-François en trépigne sur son siège. Il a la flamme et a hâte d’en éclairer la foule.

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