Marie-Pier

« Tsé, mes ami.e.s qui sont pas dans l’armée… J’les enrôle! »

Et elle éclate de rire, s’y abandonne sans hésiter, un rire gamin, rafraîchissant. Ses mains jouent instinctivement avec sa tresse de cheveux rouges, où ses doigts se placent comme sur un instrument de musique.

Elle reprend son souffle et, le sourire en coin, reconnaît qu’entrer dans les Forces armées canadiennes n’est bien sûr pas une mince affaire.

« Quand tu reçois ton cours de recrue, c’est vraiment pas agréable!
Le but c’est de te stresser.
Y te disent : “Ok, vous avez cinq secondes pour mettre vos gants!” Pis là t’essaies de mettre tes gants pis t’es pas capable! Juste parce que t’es vraiment nerveux. »

Des années plus tard, elle saisit l’occasion d’enfiler les souliers de l’instructrice. Elle voit alors comment cet accueil brutal dans l’armée prépare les nouveaux.elles soldat.e.s aux situations de survie.

« Ç’a l’air intense, mais y faut penser au contexte réel : les gens qui partent en mission, ils prennent des risques. Si t’es stressé.e à mettre tes gants… imagine comment ça peut être en situation réelle. Faut apprendre à gérer la pression.

Quand j’me suis portée volontaire pour donner le cours, j’ai quand même eu un peu de difficulté à prendre ce rôle-là : crier après du monde, c’est pas mon dada.
J’trouvais ça fou c’qu’on faisait vivre à ces gens-là.
Autant de pression.
Pis tout ce qu’y veulent, c’est bien faire, tsé. »

Ayant vu les deux côtés de la médaille, elle remet son expérience en perspective.

« J’me rends compte que j’pensais vraiment que le cours de recrue, c’était terrible quand je l’ai fait.
Pis là, après sept ans, j’me dis comme “Ah, c’était facile!” »

Parce qu’en parallèle de son implication dans l’armée, elle s’adonne à une passion qu’elle juge beaucoup plus exigeante.

Marie-Pier est aussi étudiante en clarinette au conservatoire.


« Au secondaire, j’étais touche-à-tout : j’faisais du théâtre pis d’la musique. »

« À chaque mois, on présentait un spectacle – la prof était vraiment crinquée.
J’jouais de la basse, j’jouais du piano, j’jouais du saxophone.
J’dis pas que c’était bon, mais à cette époque-là, j’aimais ça essayer.
J’me souviens, en secondaire 5, on a monté un spectacle spécial Colocs. On m’avait demandé de jouer « Belzébuth » en changeant le son du synthétiseur en clarinette.
Pis moi j’me suis dit “Ah, ben non, m’a l’apprendre à la clarinette pour vrai!” »

Déjà, Marie-Pier aimait dépasser ses limites, suivre son intuition jusqu’au bout. Et ses doigts se sont moulés rapidement aux clefs, y ont trouvé leur mouvement.

« J’avais pratiqué – j’avais jamais autant pratiqué un instrument de ma vie à c’t’âge-là.
Pis après le show, j’ai fait “C’est malade!”
J’ai regardé le lendemain les inscriptions au cégep – c’était le dernier jour –, pis j’me suis dit “Hein, j’m’inscris en musique.”
J’suis arrivée à mon audition pis j’ai joué “Belzebuth”, parce que c’est tout c’que j’savais! »

Ce qui avait pris les allures d’un coup de tête devient alors un choix déterminant : elle entame son chemin afin de devenir clarinettiste professionnelle.

« J’trouve vraiment que c’est un instrument polyvalent dans plusieurs styles.
T’es pas obligé d’être dans le classique : y’en a beaucoup dans le jazz, dans le klezmer aussi. Y’a plein de possibilités. »

L’apprentie musicienne le jour troque la nuit son anche et ses partitions pour des bottes et un béret.

« J’ai été dans les cadets longtemps.
Autant j’aime la musique, autant j’suis quand même quelqu’un qui tripe sur les défis pis le sport. J’ai fait du roller derby, j’aimais ça rentrer dans du monde!
C’est différent de la musique où j’suis toute seule dans mon local. »

Loin d’être opposées, ses deux passions se complètent. L’armée crée d’ailleurs une place de choix pour la musique dans ses rangs, à travers différents ensembles professionnels. De fil en aiguille, elle finit par jouer pour la Musique des Voltigeurs de Québec. Aujourd’hui, Marie-Pier réalise que ce régiment est ce qui lui a permis d’avoir une carrière en musique. Sans l’armée, la précarité du milieu des arts de la scène l’aurait probablement découragée.

« C’est difficile, être musicienne dans la vraie vie.
Quand j’vais aux Voltigeurs, j’ai pas l’impression de faire juste un travail.
Pour moi, c’est plus qu’un orchestre à vent, c’est aussi une famille.

Une des “gigs” qu’on fait chaque année, c’est la soirée dansante jazz du Carnaval de Québec. En temps normal, la salle est pleine, y’a 200 personnes qui dansent le swing!
L’armée, ç’a toujours été ma base.
Si j’ai besoin de gagner ma vie, je vais travailler avec l’armée.
Si j’décide d’étudier dans aut’ chose, je vais continuer de travailler avec l’armée : ils paient une bonne partie des frais de scolarité.
C’est vraiment le meilleur des mondes. »

Même s’il s’agit d’un engagement à temps partiel – les Voltigeurs de Québec sont une unité de la réserve, où les réservistes sont mobilisé.e.s les soirs et fins de semaine selon les besoins et disponibilités –, la mère de Marie-Pier a eu des réticences à voir sa fille s’enrôler officiellement.

« A’ l’avait peur pis a’ comprenait pas trop. Mais moi j’avais fait les cadets pis j’avais des ami.e.s dans la réserve. Je savais que j’allais être musicienne pis ce que ça impliquait. »

Il faut dire que les Forces armées sont une société en soi : les corps de métier y sont variés, passant du tireur d’élite à l’administration, du photographe au médecin, du pilote au cuisinier. Les bases s’accompagnent de petites villes dans lesquelles on retrouve tout ce qu’il faut pour vivre :

« Dans la régulière, y ont tout’ leur propre système de santé, leur dentiste, leurs magasins, leurs activités sociales, leurs écoles, leur monde. »

Malgré tout, encore aujourd’hui, sa mère s’inquiète quand Marie-Pier décide de suivre d’autres cours qu’en musique, de peur que sa fille tangue vers un avenir plus risqué. Ou pire : qu’elle se fasse diminuer par les hommes – largement majoritaires.

Si elle n’a jamais été victime de gestes misogynes ou antiféministes à proprement parler, Marie-Pier reste consciente qu’elle évolue dans un « monde de gars ».

« Avec la Musique aux Voltigeurs, c’est quand même assez 50% musiciens 50% musiciennes. Mais cet été, quand j’ai donné mes cours, j’étais toute seule de fille dans tout le personnel-cadre.
Pis là j’ai fait “Oh”. Mais j’ai senti que j’avais ma place pis que mon expérience de musicienne apportait une vision différente. »

Heureusement, des programmes de sensibilisation et des cours obligatoires sur le harcèlement ont vu le jour ces dernières années, obligeant tout le corps militaire à faire face à ces enjeux.

Et en plus, il y a Marie-Pier qui continue de « prêcher pour sa paroisse » en citant celles qui l’inspirent.

« J’trouve ça tout le temps hot de parler des femmes militaires. »

« J’trouve qu’on est sous-représentées.
C’est important : j’aime c’que j’fais, pis j’aimerais ça qu’y en ait d’autres qui embarquent. »

Marie-Pier souligne comment l’armée a varié son champ d’action, œuvrant de plus en plus directement au Québec pour intervenir en cas de crises environnementales et humanitaires. Et elle a déjà hâte d’être déployée derrière chez elle pour venir en aide à son voisin.

« J’pense que l’armée a fait plusieurs bons coups, notamment avec de l’assistance lors des inondations et lors de la COVID. On veut montrer qu’on est là pour faire du bien, pour aider.
Quand y’a eu la première vague de la pandémie pis que les CHSLD ont manqué de personnel, j’ai donné mon nom tout’ suite. Finalement, y’ont eu tout leur monde, faque j’suis pas allée, mais j’ai reçu les formations pis tout’.
Pour les inondations v’là deux ans, j’me suis aussi proposée. J’suis pas allée sur le terrain, mais j’étais dans le QG – on choisit pas tout le temps c’qu’on fait! –, mais j’faisais partie du soutien. »

C’est là qu’on le remarque.
Sa main ne se dépose jamais tout à fait.
Prête à la lever pour accepter le prochain défi qui se présente.
Pour faire signe aux femmes en quête d’adrénaline de venir la rejoindre.
Pour déployer ses doigts et faire danser la foule jusqu’aux petites heures aux sons de sa clarinette.

Une énergie qui réconcilie les instincts opposés pour en faire un aimant puissant.
Quelque chose de complet, d’authentique.
Comme son rire.

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