Médine

Un magnifique pagne coloré.

Vert, orange, rouge.
Élégant. Somptueux. Noble.

«  On a cousu cette robe pour moi.
C’était un cadeau.
Je me souviens à l’école. J’étais toujours dans le top cinq.
Chaque fois que je réussissais un test, mon père m’achetait des cadeaux.
Cette robe, je l’adore.
Quand on a immigré, je ne voulais pas la laisser derrière.
Je l’ai amenée avec moi aux États-Unis.
Quand je me suis mariée, je l’ai mise dans mon trousseau.
Et même en venant au Canada, je me suis dit “Je peux pas l’abandonner.”
C’est ma mémoire, c’est mon récit.
Quand je rencontre des gens, je leur raconte l’histoire de la robe et pourquoi je l’ai gardée.
La beauté de la chose, c’est qu’elle me fait encore, même après deux enfants! »

Elle parle d’une voix posée, profonde, dans un anglais à l’accent métissé, chaleureux. Elle prend le temps de rassembler ses pensées avant de les offrir. Son regard happe comme une éclipse.

Derrière elle, les rires d’un jeune garçon et d’une jeune fille. Heureux. En sécurité.

«  Je m’appelle Médine.
J’ai grandi dans le camp de réfugié.e.s appelé Mtabila. »


Les parents de Médine ont dû fuir le Burundi en 1972 à cause de la guerre.
Arrivé.es au Congo, elle et il ont rapidement dû se tourner vers la Tanzanie pour les accueillir.

C’est là que Médine est née, à Kigoma, avant que sa famille soit reçue au camp de réfugié.e.s de Mtabila.

«  Il y avait beaucoup de monde de différents pays.
Le gouvernement nous aidait, offrait des maisons et des lits.
Et il s’assurait que nous allions à l’école.
On ne voulait pas voir les jeunes rester à la maison à ne rien faire. »

Dans le sable et les herbes hautes, près des maisons de briques et de plastique, malgré la précarité, les enfants savent être des enfants.

«  J’avais tellement d’ami.e.s, comme “Oh my God!”
On jouait tout le temps ensemble.
Mon père voulait que je reste à la maison.
Que je lise des livres et que j’aie des bonnes notes.
Mais moi, je voulais rester avec mes ami.e.s.
Ça m’arrivait de sortir en cachette quand mon père n’était pas là pour aller jouer avec eux.
Chaque fois que j’y repense, je souris sans m’en rendre compte. »

Et, comme de fait, Médine sourit.
À l’époque, ce bonheur tangible, solide, éclatant d’humanité, vient contrebalancer la menace incessante qui plane sur elle et ses proches.

«  C’était dur parce qu’il n’y avait pas de sécurité.
On ne savait jamais ce qui allait arriver.
Des voleurs entraient dans les maisons.
Ils violaient et tuaient des gens.
Des hommes ont menacé de tuer mon père.
J’ai perdu ma mère là-bas. J’avais sept ans. »

Médine rappelle ces événements avec dignité.
Elle prononce le mot «  mère » et on la sent tout près, bienveillante.
Cette même bienveillance qui a permis à Médine de quitter le camp.

«  Le gouvernement faisait vraiment tout ce qu’il pouvait.
C’est lui qui nous a aidés à immigrer aux États-Unis. »


Elle aurait pu atterrir en Suède, en Australie, comme certain.e.s de ses ami.e.s (qu’elle espère revoir bientôt).
Mais c’est plutôt l’Amérique du Nord qui reçoit Médine.

À l’aéroport Des Moines, Iowa, la neige. La première.

«  Ça a été la surprise : j’avais jamais vu de neige de ma vie.
J’en avais entendu parlé, mais sans plus.
La personne qui nous a pris en charge à l’aéroport en avait fait une boule.
Il est venu et l’a donnée à mon frère.
Je pensais que c’était un fufu, un ugali.
Et l’ugali, c’est de la nourriture. [De la farine cuite].
Donc quand mon frère me l’a passée, j’étais comme “What!”
Je l’ai laissée tomber, c’était trop froid!
J’ai demandé à l’accompagnateur ce que c’était, et il a dit “C’est une boule de neige!” »

Médine s’illumine à ce souvenir.
Sa nouvelle vie avec son père et sa famille commence aux États-Unis.
Elle y grandit, elle s’y marie.
Mais le froid revient, insidieux. Sous la forme de regards.

«  En 2017, après l’élection de Trump, l’ambiance a changé. »

« Je suis allée au magasin faire mon épicerie.
Ma fille était dans sa poussette.
Et j’attendais pour payer.
Un groupe d’individus est arrivé à ma hauteur et m’a dit :
“Tu dois retourner d’où tu viens.”
“Tu n’es pas chez toi ici.”
“Maintenant, on a un nouveau président. Tu dois partir.”
Et ils ont secoué la poussette de ma fille, même si elle y était. »

Blessée, angoissée, Médine fait toutefois – avec sa sagesse habituelle – la part des choses. Elle sait que ce n’est pas tout le monde qui est aussi extrême, que ça dépend de l’individu. Et du climat.

«  J’étais assez surprise, parce que depuis que j’avais emménagé aux États-Unis, je n’avais jamais été victime de ce genre de choses.
Je suis allée parler au responsable du magasin.
Ils se sont excusés.
Mais en arrivant chez moi – je saurai jamais qui a fait ça –, on avait écrit sur ma porte que je devais retourner d’où je venais.
J’étais comme “Qu’est-ce qui se passe?” »

La violence prend parfois des allures de liberté.
Inquiète, Médine se confie à sa voisine.

«  Elle était vraiment gentille.
Quand je lui ai tout expliqué, elle s’est mise à pleurer.
Elle disait “Pourquoi ils te font ça à toi?
Tu es une personne adorable qui n’a jamais fait de vagues.” »

Mais la colère raciste continue de se propager, s’infiltrant jusqu’au travail de l’ex-mari de Médine.

«  Son boss l’aimait beaucoup, il travaillait fort.
Mais une fois, certains de ses collègues se sont mis sur son chemin et lui ont dit :
“Tu dois arrêter de travailler ici.
Tu voles nos jobs.”
Si tu r’tournes pas d’où tu viens, on va te tuer.” »

« Ils avaient un fusil. Ils avaient un fusil et ils l’ont sorti de leur poche. »

«  Ils ont dit : “Tu vois ce fusil? Si tu reviens travailler ici, on va te tuer.
On sait où tu habites. On sait où ta famille habite.
Si on les revoit dans le coin, on les tue.”
On a essayé de les dénoncer à la police, mais ils n’ont rien fait.
On nous a dit de changer d’état, mais tous les états vivent la même chose.
À ce moment-là, j’ai commencé à avoir peur pour ma vie. »


«  Depuis que j’étais toute petite en Tanzanie, je voulais venir ici, au Canada.
Avec la situation, on a décidé de s’y réfugier, parce que ce n’était plus sûr aux États-Unis. »

Médine arrive donc à Longueuil en août 2017.
Elle déménage ensuite à Limoilou et passe par le YWCA et la Maison Mère-Mallet qui l’hébergent elle et ses deux enfants.
«  Ils nous ont aidés avec beaucoup de choses. »

Déjà, elle se sent chez elle. Et peut laisser ses enfants jouer partout sans s’inquiéter.

«  L’autre jour, je marchais dans la rue et un policier m’arrête :
“Je voulais seulement vous dire bonjour et m’assurer que vous alliez bien.” Ça m’a fait me sentir en sécurité. »

Elle savoure la chance d’être ici, bien qu’elle sache que tout n’y est pas parfait non plus. Et celle qui parle déjà kirundi, swahili et anglais se réjouit à l’idée d’y ajouter une nouvelle langue.

«  J’aime vivre à Québec et j’adore le français.
J’ai hâte de l’apprendre, oui.
Je connais déjà les salutations.
“Bonjour
Comment ça va?
Comment t’appelles-tu?” »

Les premiers mots en français de Médine sont tournés vers les autres.
Comme elle souhaite elle aussi faire sa part. Elle n’a pas peur de travailler dur pour contribuer et pour mener une vie qui lui ressemble. Lorsqu’elle aura ses papiers d’immigration, elle veut se transformer en citoyenne impliquée.

«  Mon rêve est de devenir une docteure.
Une bonne mère.
Un exemple pour mes enfants.
Et d’inspirer les gens autour de moi. »

Elle sourit. Elle partage son histoire. Et elle envoie sa fille à la maternelle cette année. Déjà, elle gagne son pari.

«  Je suis très reconnaissante que ma fille puisse aller à l’école.
Ça aurait pu être difficile parce qu’elle n’a pas de papiers.
Mais ils ont changé les lois en 2018.
Maintenant, tout enfant – même sans papiers – a le droit à l’école gratuite au Québec. »

Elle se retourne et regarde sa fille qui vient la rejoindre en sautillant. Juste derrière, son fils, un doigt dans la bouche.
Leurs rires, vert, orange et rouge, auréolent Médine comme la plus belle des robes.

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