Raphaël

Le mot « Croire ».
Un cerf.
Et une porcelaine cassée.

« Souvent, j’me fais tatouer les trucs qui sont importants pour moi. »

Ce petit bol sur sa main droite, il le brandit et en pointe les fissures remplies d’or.

« C’est le principe du kintsugi.
Dans le fond, le vase, c’est toi.
Les brisures, ce sont tes cicatrices – émotionnelles ou physiques.
Le kintsugi dit : si tu réussis à accepter tes défauts, au lieu de les cacher, fais-les ressortir. Pis le bol, c’est ça.
Y devient de plus en plus beau à force d’être bien ressoudé avec de l’or. »

Il retrousse ses manches et sourit, se cale dans sa chaise. Il y a de l’intelligence dans sa voix, un triolet dans son rire. Il devient un ami naturellement. En trois mots, il met en confiance.

Il va se marier bientôt. Il a un chien, un emploi d’électricien. Il lit beaucoup, il s’entraîne. Il semble paisible.

Difficile de s’imaginer que Raphaël a déjà connu une vie d’excès et d’imprudences. Comme quoi se reprendre en main peut changer un homme.

« Y’a fallu que j’me dise : “À partir de maintenant, j’vas prendre juste des bonnes décisions… ou du moins essayer!” »


« J’ai été adopté à l’âge de quatre ans avec mon frère. On peut dire que mes parents sont allés pour le deux pour un! »

Raphaël est d’origine mexicaine. Ayant quitté son pays natal à un si jeune âge, il n’en a gardé que des impressions. « Jeune, j’ai fait beaucoup de rêves de l’orphelinat où j’étais, pis de ma mère biologique. »

Il est accueilli par une maison et un amour « typiquement québécois », comme il l’appelle. Mais déjà, il s’applique à faire ce qu’il peut pour sentir qu’il mérite sa chance.

« J’ai toujours voulu plaire à mes parents pour leur montrer qu’ils avaient fait un bon choix en nous adoptant. À la garderie, j’ai abandonné ma langue maternelle pour seulement parler français. Inconsciemment, je savais que j’étais différent, donc j’voulais m’fondre dans la masse. Pis le pire, c’est que mes parents essayaient tant bien que mal de m’parler en espagnol à la maison. Mais j’leur répondais toujours en français. »

Malgré les efforts de sa famille et de l’environnement qui l’accueillent, il se sent dépossédé d’une partie de lui-même.

« Je sais pas si vous avez déjà vu le film Hercules de Disney?
Hercules, y sait pas d’où y vient, y sait pas si c’est un dieu ou un humain.
Je m’y suis reconnu à fond.
J’ai longtemps été déchiré entre les deux : autant j’ai du sang mexicain, autant ma culture pis mes valeurs, c’est des Québécois qui me les ont donnés.
Jeune, j’ai eu des problèmes d’identité qui ont perduré pendant des années. »

Une fois adulte, il retourne avec sa mère et son frère au Mexique sur les traces de ses origines. Le choc : il ne peut pas communiquer avec son pays, avec celles et ceux qui auraient pu habiter son quotidien.

« On se promenait dans la rue, les gens nous parlaient à mon frère pis à moi, mais c’est ma mère qui répondait.
Pis ma mère, est blonde aux yeux bleus.
Eux autres, y comprenaient pas.
Pis j’essayais de leur expliquer en anglais : “Ben non, j’parle pas espagnol.” »

Maintenant adulte, il prend la pleine mesure de ce tiraillement intérieur, mais il réussit à l’embrasser avec humour.

« On peut sortir le Mexicain du Mexique, mais pas le Mexique du Mexicain!
J’fais des siestes l’après-midi!
J’ai un tempérament très relax, typique des Latinos. Y’a jamais rien de grave.
Pis, c’est niaiseux, mais j’mange épicé.
J’suis Québécois par adoption, mais la vie latine reste une culture qui me parle. »

« Y’a toujours du monde qui s’attendent à ce que je sache danser comme un Latino… sauf que j’danse comme un Québécois! »

Son rire tonne, entre ciel et terre.


Avec son sourire charmeur, son empathie naturelle et un entourage près des fourneaux (« Ma mère a toujours eu des restaurants, mon frère sait cuisiner comme un chef »), le chemin pour devenir serveur s’est tracé de lui-même.

« J’ai fait un cours. J’étais un serveur de carrière. J’ai travaillé dans plusieurs grands restaurants de Québec. »

Son rapport avec le public lui amène accomplissement et plaisir. Mais ce contact avec des inconnu.e.s l’oblige à confronter ses démons intérieurs plus qu’il ne le voudrait.

« C’est automatique qu’on me voie comme quelqu’un d’ailleurs. Tout le monde s’attend à ce que j’aie un accent.

Ça arrivait juste quand j’allais me présenter à une table – “Bonjour, mon nom est Raphaël” – pis les clients commençaient à me parler en espagnol. Fallait que je sorte mon gros parler de Sainte-Foy pour qu’on switche au français. »

De là, une erreur en apparence glisse à l’occasion vers un racisme ordinaire.

« J’me suis déjà fait poser la question si j’connaissais un Pablo à telle place qui travaille dans un tout-inclus.
Même juste m’appeler Pedro ou Gonzales, y’en a qui trouve ça drôle.
C’est un gros manque de respect, j’trouve. »

Ce genre de micro-agressions change le regard de Raphaël sur lui-même. Il étudie son écosystème social et se met à douter de sa place, encore une fois.

« Le moment où ça m’a le plus frappé, c’est une fois où j’suis allé au restaurant avec mon père, sa copine pis ses enfants. Je leur ai ouvert la porte – parce que j’suis gentleman – pis j’ai vu ma famille passer.
Pis j’ai réalisé que woups, y sont tous blancs. »

Autour de lui, on veut le rassurer.

« J’ai déjà demandé à un de mes cousins : “Est-ce que tu m’vois d’une autre couleur? J’suis-tu plus blanc, plus bronzé?”
Pis y m’dit : “Ben non, t’es juste Raphaël.” »

Mais le mal-être persiste. Et dans les coulisses des chics restaurants où il travaille, des potions l’attendent afin de tuer à la fois le dieu et l’humain en lui.


« Le monde de la restauration, c’est un bordel : “sex, drug and rock ’n’ roll!” »

Quand les tables sont nettoyées, les caisses comptées, les planchers lavés, il faut festoyer en équipe. Sortir. Boire. Consommer.

« Des fois, comme serveur, j’ai fait des pourboires inimaginables.
En ayant autant d’argent que ça, j’ai brûlé la mèche par les deux bouts.

Ça a été l’pot, mais après ç’a été d’autres drogues.
Speed, ecstasy, mush.
J’ai été accroché à la cocaïne pendant des années.
À partir de mes 17-18 ans.
Ça me donnait une sensation que je voulais tout le temps retrouver :
se sentir invisible, pu rien nous atteint. »

Raphaël sait pourquoi il plonge dans le Styx : pour engourdir cette impression de n’appartenir à nulle part.

« J’prenais beaucoup de drogues parce que j’avais beaucoup de mal en dedans. Le mal de vivre, de pas savoir où j’en étais, qui j’étais. »

Jusqu’au jour où il se fait prendre.

« J’me suis fait arrêter par la police en état d’ébriété.
C’était à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier.
On allait à un after après un bar.
T’es sur la drogue pis tu penses que c’est la meilleure idée au monde.
J’étais avec mon frère pis avec un autre ami qui est Mexicain aussi. »

Si Raphaël réussit à conduire sans trop laisser paraître qu’il est intoxiqué, c’est encore sa différence qui attire l’attention.

« Y m’ont arrêté pas parce que j’conduisais croche.
C’est qu’y trouvaient ça louche trois personnes basanées dans un char à quatre heures du matin.
En soufflant dans la balloune, y’ont pu avoir une bonne raison.
J’pétais plus que le double du taux d’alcoolémie.
Mais au départ, c’était du profilage. »

C’est d’ailleurs ce que son avocat lui propose de plaider. Mais le risque est élevé : s’il échoue, il est passible de sept ans sans permis et d’une amende de 15 000$. Raphaël reconnaît plutôt sa faute et s’en tire avec un an sans permis et une amende un peu moins salée. Mais l’épisode le secoue profondément.

« J’me disais : “T’es dans une auto de police. Derrière. Y’a que’que chose qui marche pas. T’as pas fait des bons choix.”
J’ai tout-tout-tout arrêté à 27 ans.
Pis là, tu te répètes : “Y faut que tu changes, parce que ta carrière, ce que t’aimes, ça te détruit aussi en même temps.” »

De là, il prend ses distances avec la restauration et retourne chercher un diplôme d’électricien dans une école privée. L’année est difficile. Malgré son intérêt pour la construction, il n’est pas « manuel pour deux cennes  », et l’argent se fait plus rare : « Des fois, mes chats mangeaient plus que moi. »

C’est un pari hasardeux, mais il sait qu’il avance sur une meilleure voie.

« Je continuais parce que j’étais fier de moi.
J’avais pris des bonnes décisions pour une fois dans ma vie.
J’me disais : “Écoute, là c’est tough, mais tu vas avoir une bonne job, plus de stabilité.”
La surprise, c’est qu’à la fin de mes études, on m’a donné la reconnaissance de la personne qui s’est le plus améliorée. »

« De partir de rien pis de finir en haut de la côte de même, ça a été la plus belle récompense. »

Aujourd’hui, Raphaël se sent fort. En contrôle.
Il a fait de sa dualité et de son passé des ancrages solides pour se propulser vers l’avant.

Et il va bientôt célébrer son amour avec une femme qui l’accepte dans toute sa complexité.

« Elle écoute beaucoup.
Elle l’sait qu’on a tous un vécu complètement différent.
Ça a été la première personne à qui j’ai tout dit.
Pis c’est une libération d’avoir une confidente.
Pour elle aussi, c’était important qu’elle sache dans quoi elle s’embarquait.
Elle sait où j’suis rendu en ce moment.
Elle a dit : “C’est grâce à tout ce que tu as vécu que t’es avec moi en ce moment.
Pis je te remercie que t’aies eu autant d’expériences, parce que c’est moi qui en profite!” »

Raphaël rit ses trois notes chantantes.

« J’vais me marier l’été prochain, pis ça va être thématique mexicaine :
ma blonde a dit qu’elle sortirait une piñata! »

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