Maya

Maya se considère avant tout une citoyenne du monde

« C’est le respect de la dignité humaine, la reconnaissance des personnes vulnérables. C’est mettre en valeur l’être humain, qu’il a des sentiments, une existence, un vécu. Que chacun a le droit de vivre sainement, d’avoir une identité, un territoire. »

Elle l’explique avec une voix posée qui donne de l’importance à chaque mot, à chaque idée. À travers ses lunettes, son regard réconforte, apaise, et vous fait comprendre qu’elle vous parle d’égal.e à égal.e. Qu’elle vous tend la main.

« Le sens de la communauté est très fort en Tunisie. J’ai grandi avec la notion du partage et de l’entraide. S’il y a des personnes qui ne sont pas à la maison et qui n’ont pas pris leur part de gâteau, ben, on doit leur garder leur part de gâteau! »

D’où son désir d’aller à la rencontre de celles et ceux qui sont dans le besoin. Partout. Jusqu’à s’en déraciner? Non, il faut savoir d’où on vient.

« Ok, je suis née dans ce pays et je peux aller ailleurs vivre ma vie. Contribuer ailleurs. Mais ton pays d’origine, ta famille, qu’est-ce que tu vas leur apporter? »


Maya atterrit à Québec en octobre 2017.

Et tout de suite, elle saute dans le bain :

« Je suis arrivée au Canada le vendredi… Le lundi, je faisais du bénévolat! »

Elle-même immigrante depuis une centaine d’heures à peine, elle décide de s’impliquer auprès d’un organisme de St-Roch qui vient en aide aux nouveaux.elles arrivant.e.s.

« Je suis devenue la personne qui traduit pour les familles syriennes. Des fois, elles sont désorientées et j’essaie de les référer. Ils peuvent m’appeler à tout moment, je réponds. Je deviens une amie, un soutien. »

Ayant travaillé pendant 11 ans à l’Institut arabe des droits de l’Homme, Maya s’implique pour la dignité humaine depuis longtemps.

« J’ai défendu les droits des communautés LGBTQ+ en Tunisie, j’étais dans des réseaux internationaux pour l’abolition de la peine de mort, j’ai travaillé beaucoup dans des milieux très marginalisés en Tunisie avec les jeunes. J’étais à leur écoute, je les aidais à développer leurs compétences de vie, à découvrir comment s’insérer dans la société, à avoir confiance en eux. »

Tout ce bagage, elle l’a apporté à Québec pour en faire bénéficier les immigrant.e.s fraîchement débarqué.e.s, tout en s’intéressant à la culture de sa terre d’accueil.

« Grâce à mon implication, j’ai rencontré du monde d’ici. Je faisais des rencontres interrésidence avec des personnes aînées. »

« J’ai eu la chance de découvrir le patrimoine culturel québécois, des vécus de personnes. »

Forte de ses expériences, de sa curiosité pour Québec et de son implication bénévole, elle veut en faire plus. Elle devient chargée de dossiers des citoyen.ne.s au fédéral.

Elle est une « femme de terrain ». Elle veut mettre la main à la pâte, dès qu’elle le peut.

« Je me dis “Au moins, je serai la voix de certaines personnes immigrantes qui souffrent un peu.” Parce que derrière chaque dossier, il y a une histoire, des humains qui souffrent. Que ce soit ici, ou ailleurs, ce sont toujours les personnes vulnérables qui ont le plus besoin d’aide de leur gouvernement. Ce qui est bien, c’est que, ici, elles trouvent de l’aide. Mais ailleurs, elles sont seules, livrées à elles-mêmes. »

Cette proximité avec les gens qu’elle accompagne lui apporte son lot de précieuses rencontres. Mais parfois, la misère la frappe et elle doit sortir de son rôle pour passer à l’action.

« Une fois, je raccroche.
Mon mari me dit “Mais qu’est-ce qui se passe? ”
Je lui réponds “Écoute. J’en peux plus.
J’en peux plus.
J’ai pris l’adresse du monsieur.
Je vais lui rendre visite et voir comment on pourra l’aider.” »
Et Maya sort dans Québec.
Et Maya part sauver un autre petit monde.


Maya atterrit à Québec en octobre 2017.

Elle arrive aussi ici avec le désir de comprendre pourquoi la jeunesse déserte son pays natal. C’est le sujet de son mémoire, qui restera inachevé. Après tout, ses études devaient compétitionner avec sa soif d’aider.

Elle a décidé de vivre cet exode pour comprendre, cobaye de sa propre étude.

« J’avais tellement de questions, d’hypothèses. Et je me suis dit “Je vais partir, découvrir le rêve canadien.” Parce qu’en Tunisie, on crée tellement de rêves qu’on n’a pas de rêve tunisien. »

Avec la distance, elle pense avoir mis le doigt sur une partie du problème  : « Les jeunes ne ressentent pas de reconnaissance de la part de leur gouvernement. Y a pas assez de présence, d’écoute. Pourtant, l’éducation, la santé sont gratuites. »

« Leur faire découvrir leur pays » serait une solution, selon elle. « Ils ne le connaissent pas. Ils ne connaissent pas les opportunités. »

Les jeunes tunisiens partent donc pour le Canada, l’Europe, ailleurs, et ce sont ces pays qui profitent de leur expertise, les incluent dans leurs laboratoires, leurs sociétés. Pour s’en réconforter, Maya se tourne vers la jeunesse ici. En la côtoyant, elle voit de l’espoir, ne serait-ce que pour l’intégration de ses compatriotes.

« La jeunesse d’ici est très ouverte. Ils n’ont pas de préjugés ni de souci avec des personnes étrangères. Les jeunes sont là, ils écoutent. » Maya se souvient des interventions qu’elle a faites dans les milieux scolaires de La Cité-Limoilou et ses yeux brillent. « On faisait des activités de vécus d’immigrants. Ils posaient des questions, ils étaient là, ils étaient intéressés : “Comment était la vie ailleurs?” »

Elle inspire, elle sourit.

« Il ne faut pas sous-estimer la jeunesse. »

Maya atterrit en octobre 2017 à Québec.

En plus du reste, elle traîne dans sa valise de grandes révolutions, la préparant aux petites à venir.

« En Tunisie, j’ai participé à la réforme du système d’éducation, après la révolution de 2011. La chose qu’on s’est dite : il faut mettre l’accent sur l’éducation citoyenne, sur l’école citoyenne. » Le mot d’ordre : « Ok, tu existes, mais y’a d’autres personnes qui existent, tu dois respecter l’autre qui est différent de toi. Comment être un citoyen actif et apporter un changement positif dans sa communauté? »

Son regard est ferme sans être dur. On revit la détermination qui l’a menée à ce moment d’histoire. Son aura de femme forte, de femme pilier, de femme exemple. Puis, elle croise une jambe et se penche, confidente.

« Moi je me dis : là où je serai, je servirai à quelque chose. Avec ma modeste expérience, je pourrai aider mon entourage à améliorer des situations, à rompre avec les préjugés et surtout à contribuer au respect des droits de la personne. »


Maya atterrit en octobre 2017 à Québec.

Elle apporte à son entourage cette expérience, ce parcours. Et des photos.

Comme Aram Tomasian, dans Une bête sur la lune, elle se passionne pour la capacité des photos à capturer un instant : « Je suis admiratrice des photos, je documente tout. Quand mes parents sont venus me visiter, je leur ai dit “Écoutez, y’a telle photo telle photo dans cet album, ramenez-les-moi.” Ma mère m’a répondu : “Je te ramène les albums et tu choisis.” »

Maya en a gardé une tonne.

« Le souvenir, c’est notre vie. »

Et la voilà en 2020, devant l’appareil photo pour Foule.

Tout chez Maya est une histoire. Une belle histoire humaine. Digne.

Avec, toujours, ce regard de côté pour être sûr que l’autre se porte bien. Qu’iel ne manque de rien.


Maya atterrit plusieurs fois à Québec, en octobre 2017.
Pour aider son pays d’accueil.
Pour comprendre son pays d’origine.
Pour révolutionner autrement.
Pour se souvenir. Pour aimer.

Pour continuer de grandir et de faire grandir.

Comme tout.e citoyen.ne du monde.

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