Marie-Eve

And my eyes they've got some vision
That can see through many lies
Or my eyes they look for better things
The better things to see in life

- The Cat Empire, Two Shoes

Aucun soleil en plein jour.

On voit à peine au bout de la rue.
Le vent, le froid. L’air irrespirable de particules.
À l’horizon, la ligne rouge du feu qui approche.
L’apocalypse, un peu.
Le silence vibre d’angoisse.

C’est l’Australie, en visite chez le frérot, Noël 2019.
Pendant les grands feux de forêt.

Au même moment, Elsa, Olaf et Anna partent pour une nouvelle aventure sur grand écran.

« Les feux se sont rapprochés de la ville.
On ne voulait pas sortir de la maison.
Mis à part une fois où on est allées voir, mes filleules et moi, La reine des neiges II.
Les éléments s'y déchaînent. Ça parle beaucoup de changements climatiques.
Donc moi j’étais comme ça sur ma chaise.
Après, j’en ai parlé avec mes filleules. Qu’est-ce qui s’est passé dans le film, qu’est-ce qu’elles ont compris sur la protection de la nature?
Parce qu’il faut continuer d’enseigner l’importance de prendre soin de l’environnement.

Parce qu’une fois sorties du cinéma,
on savait les incendies à nos trousses, sous un ciel noir de fumée. »


La maison familiale avec un immense terrain à Donnacona.
Le bord du fleuve, son horizon doux, brillant.
Retour dans la verdure des années 80.
Et pourtant, derrière les odeurs de feuilles et d’humus, on sait que la Terre commence à se réchauffer. Il faut donc se retrousser les manches pour venir en aide à la planète.

Ainsi, avant même l’éveil écologique du Québec, la famille de Marie-Eve travaille à changer les mentalités.

« Ma mère était très impliquée dans toutes sortes de causes. Elle s’est dévouée à l’éducation des enfants et à la pauvreté. Même aujourd’hui : elle a plus de 70 ans et elle travaille encore.
Ma tante, du temps où il n’y avait pas encore de recyclage, elle louait une fois par année une immense van et elle invitait toute la population : “Venez porter votre papier.” De cette façon, à 7-8 ans, j’étais déjà sensibilisée à la protection de l’environnement. »

Si elle est timide à l’époque (« la petite fille au fond de la classe, studieuse, qui ne parlait pas »), Marie-Eve apprend – au contact de ces femmes déterminées – à donner une voix à sa vocation qui s’aiguise.

« Quand le recyclage est enfin arrivé chez nous par la collecte en porte à porte, mon père m’a répondu : “Si tu penses que je vais trier mes déchets… J’ai jamais fait ça de ma vie.”
Ça a été la confrontation. J’ai répondu : “Non, non, non. C’est hors de question. On va le faire. Tu vas le faire. Pour la planète, c’est important.”
Au fil du temps, mon père était tout fier de me dire qu’il était allé jouer au golf et qu’il avait ramassé les canettes, les balles, que ça n’avait pas de bon sens que le monde les tire dans le bois. »

Marie-Eve mesure alors la force de son pouvoir de persuasion afin de défendre ce qui lui tient à cœur : l’environnement.

« Gandhi disait :
“Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.”
Ça m’a toujours animé. »

Forte d’études en biologie et agroforesterie, Marie-Eve s’est construit un avenir qui pointait vers la lutte contre les changements climatiques. Elle travaille depuis plus de 10 ans pour des organismes environnementaux de Québec qui agissent sur la transition écologique de la société. La jeune fille qui osait à peine lever la main en classe est maintenant responsable de la mobilisation citoyenne.

« Mon travail, c’est d’aider les gens à passer à l’action. De dire “Allez, t’es capable, go! Collectivement, on peut y arriver. On va changer le monde ensemble. Tu te soucies de l’environnement? Crée quelque chose!”
J’ai organisé des manifestations de 25 000 personnes.
J’ai eu à gérer des foules, à parler devant des milliers de personnes, à donner des conférences.
C’est vraiment l'implication qui a fait en sorte que j’ai été capable de parler en public. J’ai trouvé ma mission.
Je veux passer le mot qu’il faut faire quelque chose. »

Elle le répète, personne n’est parfait. Pas plus elle que n’importe qui. Par contre, elle garde en tête sa vocation même une fois chez elle.

« J’essaie d’incarner ce que je promeus.
J’ai des valeurs écologiques, humaines.
En fait, je ne protège pas l’environnement, je veux protéger la Vie avec un grand V.
J’essaie de montrer l’exemple.
Mon vice, c’est de prendre l’avion pour voyager, pour découvrir le monde. Mais je pense que quand tu découvres le monde, tu l’aimes et tu veux en prendre soin. »

Elle tente de laisser une trace positive pérenne. À toutes les échelles.

« J’ai lancé un jardin communautaire quand j’avais 23 ans.
Je l’ai fait pour montrer aux enfants que les carottes, ça ne pousse pas dans un sac en plastique à l’épicerie.
C’était un projet pilote, on m’avait dit “Ça ne marchera jamais ici, à Donnacona. Ce n’est pas possible.”
Ça fait 17 ans que le jardin existe.
Et on est en train de réfléchir à l’agrandir ou à en partir d’autres. »

Comme quoi il ne faut jamais sous-estimer les petits pas ni la capacité à créer le changement.


Pour Marie-Eve, se préoccuper de la planète passe inévitablement par la compréhension que chacun.e évolue en symbiose avec son écosystème.

« Nous sommes notre environnement, ce que nous mangeons, ce que nous respirons, ce que nous buvons, ce que nous mettons sur notre peau. Nous incarnons notre environnement.
Si ton environnement est en santé, tu vas être en santé. »

Elle reconnaît que malgré leurs impacts déjà visibles sur les populations et la nature, l’ampleur et la gravité des changements climatiques sont encore sous-estimées. Et puisqu’ils se produisent sur le long terme, Marie-Eve souligne qu’il est primordial d’agir maintenant et de manière ambitieuse, d’arrêter de penser qu’on a encore le temps.

« C’est ce qui est difficile en environnement. Tu es toujours en combat contre quelque chose. Et les victoires sont rares, les décisions politiques pratiquement jamais à la hauteur des besoins réels. Mais les victoires existent! D’où l’importance de féliciter même les petits pas, de célébrer une réussite à la fois »

Mais malgré les avancées, le temps presse, Marie-Eve le sait.
Elle était là.

« Je l’ai vu avec les feux en Australie.
J’ai été réfugiée climatique.
À partir de là, pour moi, c’est clair : la planète brûle.
Notre maison brûle.
Il faut faire quelque chose. Et c’est maintenant. »

Elle le raconte et nous y revoilà :

« C’était le 31 décembre.
À 6h30 du matin :
“Fire!”
On sort dehors, et tout est noir, noir, noir.
Le voisin dit “Ramassez vos affaires, on s’en va au point d’évacuation.”
Mon frère et moi, on monte sur la colline.
On voit au loin.
C’est rouge.
On est à une vingtaine de kilomètres du brasier.

C’est là que j’ai fait ma première vidéo.
Je me suis dis “Il faut que je documente ce qui se passe.
Je suis en train de vivre les changements climatiques.
Ce pour quoi je me bats depuis dix ans.”

On ramasse deux-trois valises.
Tout le monde dans la voiture.
Et on s’en va sur le bord de la plage.
Là, à l’intérieur de moi, je suis tellement en colère :
après l’espèce humaine,
après moi qui n’ai pas réussi.

Il fait froid,
il vente,
l’océan se déchaîne,
on est tous sur le bord de la plage.
Et le seul endroit restant pour se sauver si le feu arrive, c’est la mer.

Et là, tu penses :
“J’ai deux enfants avec moi, mes filleules, 8 et 5 ans.
Ma mère ne sait pas nager.
Où est-ce qu’on s’en va? Qu’est-ce qu’on va faire?”

Quand ça se calme, on se réfugie au casino du village avec les habitants et les touristes.
Sur les télévisions, on voit les feux partout au pays.
Je me porte volontaire, j’aide à prendre les noms des évacué.e.s,
à distribuer les repas.
C’est tellement paradoxal.
Derrière nous, dans la salle, tous les enfants jouent, inconscients du danger.
Alors que la catastrophe arrive.
Tu veux protéger ces enfants-là.
Tu veux qu’ils continuent à jouer.
Tu ne veux pas leur montrer l’angoisse.

Le village a été épargné ce soir-là.
On nous renvoie alors chez nous, sans électricité, sans téléphone, sans internet. On a seulement une vieille radio à antenne pour rester informé.e.s.
On a quand même débouché une bouteille de champagne pour le Nouvel An.
Même si on a rien à célébrer vraiment. Sauf être ensemble.

Le lendemain entre 16h et 18h, la situation dégénère.
On nous demande d’évacuer.
On rouvre les routes.
Et il faut partir le plus vite possible.

En biologie, on nous apprend à voir et à comprendre les interactions complexes entre le vivant et son environnement. Donc, à ce moment, je suis capable de voir tous les liens entre les éléments et de réaliser l’ampleur de la catastrophe qui se déroule sous mes yeux.
La sécheresse cause les feux. Les cultures sèchent, le bétail meurt. Les feux créent des orages qui déclenchent d’autres feux.
Quand il y a une pluie, c’est une pluie diluvienne. Rien pour se réjouir.
Parce que toute la végétation est brûlée, rien ne retient le flot.
Donc tous les sédiments vont dans l’eau.
L’eau se gorge de cendres, s’acidifie. Et ça tue les poissons.
Ça crée des inondations. Les crocodiles sortent de l’eau.
C’est une réaction en chaîne.
Ça déséquilibre l’écosystème.

Ça a été une épreuve très traumatisante.
J’ai eu de la difficulté à me remettre de ce mois de “vacances”.
Je commençais à me relever quand la pandémie est arrivée. »

Marie-Eve reprend son souffle.
Et malgré la douleur et les horreurs, elle reste déterminée.

« À chaque crise, il y a une opportunité de relancer le monde dont on rêve. »

Dans ces grincements du monde, Marie-Eve croit reconnaître le bruit du paquebot qui tourne, que ce soit pour la crise sanitaire de la COVID-19 ou pour l’urgence environnementale.

« Ça remet de l’avant l’importance d’être ensemble, l’importance de la solidarité, de nos communautés, de mettre en place des projets ici. D’atteindre la souveraineté alimentaire. De s’encourager entre nous. »

Et qui de mieux pour nous inspirer à faire avancer ce mouvement que les femmes (encore jeunes) de sa vie.

« Ma famille, c’est très important.
Je n’ai pas d’enfants, mais j’ai deux filleules extraordinaires, Élodie et Marguerite.
Je suis la marraine qui leur a promis que j’allais dédier ma vie à lutter contre les changements climatiques pour leur assurer un futur. »

Perpétuer la transmission de la conscientisation. Du dévouement pour ce qui nous tient à cœur. Et ce, même si ça demande parfois de sortir de sa zone de confort et de passer devant l’appareil photo.

« J’ai accepté de mettre mon visage sur la murale pour passer un message, pour inspirer à protéger notre environnement et m’assurer que mes filleules sachent que je me suis battue toute ma vie pour la cause. »

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