François

« Après l’allocution lue en chambre, les gens du caucus félicitaient monsieur Lisée en disant qu’y avaient reconnu sa plume.

Quand les effusions se sont tues, monsieur Lisée m’a pointé :
“Bon, ben François, lève-toi.”
Pis y’a annoncé devant tout le monde :
“J’voulais vous dire que moi, c’est lui!” »

Dans le film de sa vie, on verra un montage dynamique où François écrit à son ordinateur, alors que les mêmes mots sortent de la bouche de Jean-François Lisée à l’Assemblée nationale. Il ajoute une virgule et Pauline Marois prend une gorgée d’eau avant d’introduire une initiative. Un point d’exclamation et les partisans s’exclament devant Pierre Karl Péladeau.

« C’est drôle parce que monsieur Péladeau a la réputation d’avoir une personnalité assez forte. Pourtant, quand y venait dans mon bureau, y me prenait par l’épaule pis y me disait “ ‘garde François, j’ai changé deux-trois p’tites affaires ici, est-ce que ça te convient?”
Moi, j’y répondais : “Monsieur Péladeau, c’est vous le patron! Vous pouvez changer ce que vous voulez. C’est ben, ben correct!” »

François écrit les discours des chefs du Parti québécois entre 2013 et 2018. Son travail se rapproche davantage de celui du traducteur que du politicien.

« Le réflexe de ceux qui sont pas habitués, c’est d’essayer de mettre leurs idées dans les textes. C’est pas comme ça que ça fonctionne.
Tu t’en tiens au message.
T’es pas un auteur, t’es un rédacteur.
C’est pas un personnage que tu fais parler.
C’est lui qui parle à travers toi. »

Bien mal avisé.e serait quiconque qui profiterait de ce poste pour jouer les marionnettistes : « Quand t’es dans l’ombre, t’es dans l’ombre. Sinon, ça marche pas. » Mais il y a des avantages à rester incognito.

« Quand je sortais, j’aimais que les gens sachent pas que c’était moi qui écrivais. Premièrement, y faut pas : les mots appartiennent à la personne en poste. Pis comme ça, je pouvais entendre les commentaires. Le monde se retenait pas quand j’étais là. »

Et la caméra se rapproche du sourire discret de François alors que derrière lui, toutes les têtes se tournent vers les téléviseurs du restaurant, où la première ministre inspire un bon coup.


En rembobinant son parcours, François le qualifie lui-même d’« hétéroclite  » : psychologue de formation, il n’a jamais pratiqué et a plutôt été attiré par la communication, faisant notamment partie de la première génération de concepteurs de tours de caméras cachées chez Juste pour rire. La précarité du milieu finit cependant par le pousser vers de nouveaux chemins, jusqu’à devenir conseiller politique au service de recherche du Parti québécois en 2005.

« On accompagne régulièrement les député.e.s.
C’est une très bonne école parce que tu fais tout :
t’écris des fois leurs allocutions,
tu les accompagnes en commission parlementaire, faque tu travailles sur des projets de loi,
tu travailles parfois sur des projets de communiqués,
t’écoutes les groupes, tu suggères des amendements lors de l’étude desdits projets de loi,
t’es vraiment dedans.
Pis quand y’a des dialogues à avoir avec les formations adverses, t’es souvent là. »

Tout de suite, François lève une main, pour que cet aspect vital du milieu politique ne soit pas encore coupé au montage : le contact sain et constant entre les partis.

« Côtoyer des adversaires, ça a vraiment quelque chose de formateur. Y’a même des liens qui se créent. C’est sûr qu’on s’appellera rarement pour aller prendre une bière ensemble. Mais quand on se r’voit, on prend des nouvelles de nos familles. Malgré tout, on partage une même réalité professionnelle exigeante. »

« Par-dessus ça, y’a l’humain qui reste. »

En 2007, suite à la défaite du parti aux élections, François descend de la Colline parlementaire et continue de varier ses expériences. Il œuvre en communications pour les festivités du 400e de Québec, puis passe près de cinq ans chez l’agence de développement économique régionale Québec International. Il atterrit finalement au Musée national des beaux-arts de Québec en tant que directeur des dons majeurs pour le financement du pavillon Pierre Lassonde.

« J’étais en lien avec les organisations et les individus avaient plus de 100 000 $ à donner. Pas besoin de dire que je me ramassais toujours celui qui gagnait de loin le moins cher autour de la table! »

Il rit.

« J’ai adoré travailler dans le milieu de la culture. J’ai contribué, je pense, à des belles réalisations là-dedans. »

Rien ne laisse alors présager que, dans la maison du peuple, son nom circule à nouveau.

Zoom in sur son cellulaire qui vibre sur le bureau.


« J’ai eu une première offre pour retourner en politique que j’ai déclinée.
Après ça, le téléphone a sonné une deuxième fois : c’était pour devenir l’un des deux rédacteurs des discours de madame Marois. »

« Travailler pour la première première ministre, ça passe pas deux fois. J’ai accepté. J’suis arrivé à la deuxième moitié de son mandat. »

Avant de se lancer, il regarde par-dessus son épaule. François sait que son choix n’implique pas que lui.

« Ç’a été une décision prise en famille, parce qu’on savait que ça allait être exigeant.
À l’opposition, c’était moins pire. Mais avec madame Marois, clairement qu’y fallait que je sois disponible tout le temps, parce qu’on savait jamais quand elle allait devoir prendre la parole, on savait jamais ce qui pouvait arriver. »

Cette opportunité, il la saisit finalement pour la hauteur de l’engagement envers les causes qui lui tiennent à cœur.

« Je suis profondément indépendantiste, j’vais toujours l’être.
J’ai déjà fait du sport aussi, faque y’avait le côté compétition que j’aimais.
Juste de te mesurer à ce niveau-là, de te demander “J’vais-tu être capable de le faire?” C’est aussi stimulant qu’angoissant.
T’es payé pour les 35 premières heures, mais les 35 autres, c’est parce que tu veux.
C’est plus une implication qu’une job. »


« J’pense que c’qu’on oublie, c’est à quel point l’écriture, ça relève plus de la recherche de mots, du gossage plus que de la grande inspiration. C’est plus de l’ébénisterie que de la sculpture. »

De cette alchimie finement calculée peuvent sortir quatre principaux types de discours: pour les partisans, pour les groupes d’intérêts, les annonces et les motions sans préavis.

« Y’a les discours dans les grands rassemblements où là, on est plus sur un agenda politique, on cherche plus un ralliement qui explique la stratégie. Y’a une espèce de “musicalité des mots” où t’es capable de savoir que là, t’as une montée, ici ça va applaudir faque là, on peut prendre une gorgée d’eau.

T’as des discours devant des groupes d’intérêts, comme des chambres de commerce. On reçoit un briefing, on regarde c’est quoi l’annonce, pis souvent c’est assez technique : y faut vulgariser. Ce sont des discours qui demandent plus de préparation, pis faut être capable de les puncher un peu. Comme y peuvent être plus longs devant des assemblés qui réagissent pas beaucoup, faut essayer de maintenir l’intérêt.

T’as aussi les annonces grand public, qui doivent être vulgarisées sous le modèle “problème, solution, investissement et bénéfice pour la population”. Dans ces cas-là, le défi c’est surtout le temps d’antenne assez restreint pour faire comprendre tout d’un coup.

Pis t’as des motions sans préavis qui, par définition, sont des motions qui sont déposées la journée même. T’as vraiment pas beaucoup de temps pour écrire. »

François inspire rapidement : il se rappelle toute l’adrénaline suscitée par ces courses contre la montre.

« C’est arrivé entre autres au décès de monsieur Desmarais.
On sait que c’était pas le plus grand ami des souverainistes. Y’était décédé le matin même où ça siégeait au parlement, donc les libéraux ont déposé une motion. J’ai eu à peu près trente-quarante minutes pour écrire le discours d’hommage à monsieur Desmarais par madame Marois.
C’est un de ceux dont je suis le plus fier. Ce que j’avais trouvé comme lien pour monsieur Desmarais, c’est que madame Marois était députée de Charlevoix, pis monsieur Desmarais adorait Charlevoix.
Pis là où j’ai été content, c’est que madame Marois est allée à ses funérailles, pis elle m’a dit après que la famille Desmarais l’avait particulièrement remerciée pour son discours. »

Décès de René Angélil, attentat à la Grande Mosquée de Québec : François a souvent eu peu de temps pour mettre en mots des moments marquants de l’Histoire qui ont jalonné le chemin des trois chef.fe.s qu’il a accompagné.e.s. Et ce, à travers le flot incessant de textes à produire : « C’est hallucinant le volume de discours à écrire dans une année. Ça va d’un hommage à un sculpteur d’origine roumaine en passant par la Chambre de commerce de Montréal jusqu’au CORIM, les Cubes d’énergie… »

Il faut aussi tenir compte de la part d’imprévisibilité : les locuteur.rice.s sont libres à tout moment de réciter ses discours à la lettre ou de s’en inspirer pour en déroger. Si madame Marois « pouvait les lire – généralement – à la virgule près », monsieur Lisée – qui avait lui-même été rédacteur de discours (« probablement un des plus grands ») – et monsieur Péladeau improvisaient plus régulièrement.

Toujours rigoureux, François a connu un parcours sans faille : chiffres et informations étaient toujours justes. Mais s'il n'avait pas peur de commettre des erreurs, il lui est arrivé de devoir essuyer les faux pas des autres.

« C’est déjà arrivé que quelqu’un sorte du texte pis qu’y dise quelque chose qui faisait pas l’affaire. Faque le monde s’est reviré vers moi, pis je l’ai pris même si je savais que c’était pas moi qui avais écrit ça. »

« Jean Royer, le conseiller de monsieur Parizeau (qui a été un peu un mentor pour moi), m’a un jour dit : “Peu importe ce que tu fais, ta première job, c’est de protéger le boss.” »

Malgré les ratés, malgré l’achoppement de la remontée du parti (« Ça a tourné court. On était pas parfaits, mais on s’en allait fondamentalement dans une direction pour améliorer les choses. »), François sait que les scènes qui ont habité son quotidien de rédacteur sont parfois dignes des grands films.

« Quand tu prépares un discours sur une politique économique pis que t’as le secrétaire général du gouvernement, t’as le sous-ministre pis le ministre des Finances tout autour qu’y te r’gardent pis qu’y te disent : “Ça, François, tu vas-tu être capable de bien le tourner?”
Pis que madame Marois se r’tourne pis qu’a te d’mande “Ça, François, qu’est-ce que t’en penses? C’est-tu correct?” »
Il rit, lui-même impressionné par l’anecdote.

« C’est des moments qu’on oublie pas. »


À partir de son travail dans l'ombre, François sait que son implication a eu un impact, et ce, tout au long de sa carrière en courtepointe.

« Comme rédacteur, j’faisais une différence si le message passait bien, s’il était compris. »

« Au Musée national des beaux-arts, c’est moi qui ai fait le document de proposition à Bombardier. Ce qu’on a fait avec eux, c’est qu’y donnaient 250 000$ à la fondation du musée, en échange de quoi y’avait 1 000 enfants issus des quartiers populaires qui avaient accès au camp du musée. Pis à un moment donné, j’étais ici à l’Intermarché pis j’entendais une dame dire que son p’tit gars avait été au camp artistique.
Pis j’l’ai pris : ça, c’est moi. »

S’il est reconnaissant des acquis humains et professionnels que l’aventure politique lui a donnés (« J’ai développé une capacité à voir où les intérêts vont converger, comment faire cheminer une idée, un objectif. »), François passe deux ans sans retourner à l’écriture après être sorti du politique : « Je regardais mon clavier pis j’en faisais des boutons. »

Heureusement, au-delà du travail, une nouvelle vocation l’appelle : « Moi, j’suis devenu “pôpa” sur le tard, pis j’pense que j’suis un “pôpa”. J’suis le père d’Alice d’abord et avant tout. »

Et l’écriture reviendra-t-elle un jour?
« J’ai déjà écrit du théâtre jeunesse il y a longtemps.
J’aurais aimé poursuivre. Pis là, je recommence à avoir le goût, y’a des petites affaires qui commencent à mijoter. Je sais pas ce que ça va donner pantoute. »

Un nouveau saut dans le vide, avec une fille dans le baluchon.

De quoi inspirer la trépidante suite au film de sa vie.

Retour à la murale